Francosphères

Francophonie globale, communauté linguistique et diversité culturelle

Francosphères (2019), 8, (2), 167–181.

Abstract

Cet article propose une critique de la notion de francophonie globale. Celle-ci tend en effet à effacer les distinctions culturelles en créant un modèle communautaire transnational basé essentiellement sur le partage de la langue française. Il s’agit alors de mettre en valeur une diversité authentique qui n’est pas toujours respectée par une telle approche. Je souligne également le fait que les études francophones actuellement en vogue dans les universités américaines reposent avant tout sur la perspective postcoloniale. Si cette perspective est parfaitement pertinente pour les pays du Maghreb ou d’Afrique noire, par exemple, elle fait moins sens pour les pays européens appartenant au monde francophone, c’est-à-dire la Belgique et la Suisse. Je veux indiquer à cet égard la relative marginalisation des études sur la francophonie européenne dans ces mêmes universités américaines. Je souhaite ainsi souligner que les processus de domination de cette francophonie par des pouvoirs et des cultures extérieurs échappent au rapport colonisateur-colonisé, mais n’en constituent pas moins des phénomènes frappants et dignes d’analyse. Il s’agit enfin de réhabiliter les identités dialectales qui, dans le contexte de la mondialisation, expriment une attitude de résistance et de contradiction face aux processus d’uniformisation linguistique et culturelle. La Belgique francophone, en particulier, est caractérisée par divers parlers wallons qui enracinent l’oralité dans un espace régional à la fois spécifique et irréductible.

This article provides a critique of the notion of ‘global francophonie’. This notion tends to erase cultural differences by creating a model of community that is transnational and is essentially based on the sharing of the French language. My main point is therefore to underline a genuine form of diversity that is not always respected by such an approach. I also stress the fact that the current research on francophone studies in North American universities largely rests upon the postcolonial perspective. If this perspective is perfectly relevant for countries in the Maghreb or in sub-Saharan Africa, it is less useful for European countries that belong to the francophone world, notably Belgium and Switzerland. I wish to point out in this regard the relative marginalization of scholarly studies on the European side of the francophone world in North American universities. I want thus to indicate that the processes of domination of this European francophonie by external powers and cultures does not stem from the relationship between a colonizer and a colonized subject. They nonetheless constitute striking phenomena that are worthy of in-depth analysis. Finally, I wish to rehabilitate the dialectal identities which, in the context of globalization, express an attitude of resistance and contradiction towards any homogenous vision of language and culture. French-speaking Belgium, in particular, is characterized by various Walloon dialects that inscribe speech within a specific and irreducible regional space.

Francophonie globale, communauté linguistique et diversité culturelle

Abstract

Cet article propose une critique de la notion de francophonie globale. Celle-ci tend en effet à effacer les distinctions culturelles en créant un modèle communautaire transnational basé essentiellement sur le partage de la langue française. Il s’agit alors de mettre en valeur une diversité authentique qui n’est pas toujours respectée par une telle approche. Je souligne également le fait que les études francophones actuellement en vogue dans les universités américaines reposent avant tout sur la perspective postcoloniale. Si cette perspective est parfaitement pertinente pour les pays du Maghreb ou d’Afrique noire, par exemple, elle fait moins sens pour les pays européens appartenant au monde francophone, c’est-à-dire la Belgique et la Suisse. Je veux indiquer à cet égard la relative marginalisation des études sur la francophonie européenne dans ces mêmes universités américaines. Je souhaite ainsi souligner que les processus de domination de cette francophonie par des pouvoirs et des cultures extérieurs échappent au rapport colonisateur-colonisé, mais n’en constituent pas moins des phénomènes frappants et dignes d’analyse. Il s’agit enfin de réhabiliter les identités dialectales qui, dans le contexte de la mondialisation, expriment une attitude de résistance et de contradiction face aux processus d’uniformisation linguistique et culturelle. La Belgique francophone, en particulier, est caractérisée par divers parlers wallons qui enracinent l’oralité dans un espace régional à la fois spécifique et irréductible.

This article provides a critique of the notion of ‘global francophonie’. This notion tends to erase cultural differences by creating a model of community that is transnational and is essentially based on the sharing of the French language. My main point is therefore to underline a genuine form of diversity that is not always respected by such an approach. I also stress the fact that the current research on francophone studies in North American universities largely rests upon the postcolonial perspective. If this perspective is perfectly relevant for countries in the Maghreb or in sub-Saharan Africa, it is less useful for European countries that belong to the francophone world, notably Belgium and Switzerland. I wish to point out in this regard the relative marginalization of scholarly studies on the European side of the francophone world in North American universities. I want thus to indicate that the processes of domination of this European francophonie by external powers and cultures does not stem from the relationship between a colonizer and a colonized subject. They nonetheless constitute striking phenomena that are worthy of in-depth analysis. Finally, I wish to rehabilitate the dialectal identities which, in the context of globalization, express an attitude of resistance and contradiction towards any homogenous vision of language and culture. French-speaking Belgium, in particular, is characterized by various Walloon dialects that inscribe speech within a specific and irreducible regional space.

Il est indiscutable que les études francophones occupent aujourd’hui une place de choix dans les programmes des universités américaines.1 Ces études recouvrent de nombreux champs qui vont souvent bien au-delà de l’étude de la littérature proprement dite. Elles se fondent dans le créneau des études culturelles, terme qui permet d’englober n’importe quel aspect, ou presque, du monde francophone, en particulier celui de la culture populaire, au sens anglo-saxon du terme.

Une telle évolution, si frappante pour quiconque travaille dans une université américaine, est en partie liée au déclin des études françaises modernes. J’entends par là l’étude et la lecture serrée des grands classiques du XXe siècle, tant dans le domaine du roman, du théâtre et de la poésie que dans celui de la pensée philosophique et critique. On évoque souvent à ce sujet la mise en question et la destitution des canons même de la littérature, au nom d’une libéralisation des méthodes et des objets d’enseignement. Celle-ci permet alors l’intégration de littératures francophones aux formes discursives souvent plus inventives.

Un des arguments qui permet de justifier cette mutation profonde, largement influencée par la perspective postcoloniale, est celui de la dimension dite euro-centriste d’une bonne partie de la culture française moderne. Une telle perspective, si présente de nos jours, considère que l’héritage de cette culture est entaché de fautes graves et indélébiles, comme en témoigne l’histoire tourmentée du colonialisme, et qu’il faut donc contester et dépasser celui-ci dans l’apprentissage des cultures de langue française en grande majorité extra-européennes et trop longtemps définies comme périphériques.

Il s’agissait originellement de découvrir et d’éclairer à juste titre l’apport indiscutable de cultures souvent oubliées ou méconnues, confinées auparavant dans les marges par un système académique traditionnel et rigide. Mais nous en sommes arrivés aujourd’hui à un tout autre stade: celui d’une extension énorme et d’une prolifération quasi-infinie et incontrôlée de la sphère francophone à l’intérieur du monde universitaire et même au-delà.

En d’autres termes, le fait francophone est devenu global, au sens où une telle perspective postule l’universalité de la langue française et de son emploi dans la culture: la francophonie ainsi vécue se propage en effet aux quatre coins de la planète et sur tous les continents. À l’universalisme de la culture française établie, que le colonialisme exploita d’ailleurs pour justifier son projet de domination des cultures extra-européennes, a succédé un autre universalisme, apparemment plus souple, qui permet de rassembler des pays et des peuples d’origine très diverses sous l’étiquette commode de la francophonie.

Le mot « diversité » occupe une place essentielle dans ce discours contemporain. Les sociétés occidentales se targuent à cet égard pour la plupart d’être multiculturelles. Ce multiculturalisme n’est en fait rien d’autre que la cohabitation souvent forcée et chaotique de différents groupes ethniques et culturels: Il accompagne sans aucun doute le discours francophone. La diversité est devenue ainsi un concept brandi en toute occasion pour éclairer un foisonnement culturel et une multiplicité de pratiques créatrices. Elle prétend contredire à sa manière l’ordre libéral tout-puissant qui pousse au contraire à l’uniformisation et à la standardisation de ces dernières.

Pourtant, il ne s’agit pas d’un véritable concept mais bien d’un principe très général. La diversité ouvre plutôt sur le mélange et la juxtaposition incessants des modes d’expression: elle débouche alors sur une forme de confusion culturelle à laquelle il est aujourd’hui difficile d’échapper. La diversité constitue un mot parfaitement élastique, une sorte de pâte à modeler intellectuelle. Sommes-nous ainsi plus capables aujourd’hui que par le passé de définir nettement les identités francophones? Rien n’est moins sûr. Ce qui s’est développé, par contre, c’est une foule de représentations presque instantanées de celles-ci, au gré de l’actualité ainsi que sous l’influence déterminante des nouvelles technologies et des modes de communication globaux.

Le déclin déjà évoqué des études franco-françaises s’intègre par ailleurs dans un soupçon généralisé porté sur l’héritage des cultures européennes, non seulement à l’intérieur des universités américaines, mais dans les sociétés occidentales en général. L’Europe est aujourd’hui en effet malade d’elle-même, c’est-à-dire qu’elle est en arrivée à un point où, pour pouvoir sortir de son marasme social et de sa stagnation intellectuelle, elle en vient à se nier et à chercher un sens nouveau dans un ailleurs supposé plus fertile, sinon plus radieux.

Ce type d’auto-négation est sans aucun doute le résultat d’une culpabilité coloniale à peine déguisée. Le discours francophone célèbre ainsi les mondes extra-européens qui, à bien des égards, ont construit leur identité moderne contre l’Europe et son action considérée historiquement comme aliénante et destructrice.

Il faut faire remarquer immédiatement que la critique contemporaine de l’Europe et de sa culture ne constitue en rien une critique progressiste et de gauche, contrairement à ce que voudraient faire croire certains défenseurs et représentants de ce discours francophone. Si l’on considère les grands médias américains, en effet, les vociférations les plus virulentes contre le vieux continent sont habituellement issues d’individus réactionnaires proches du Parti Républicain et qui ne cessent de dénoncer, en particulier, le prétendu socialisme européen incarné par les États-Providence de la social-démocratie. L’anti-européanisme est donc particulièrement suspect, surtout celui qui se diffuse quasi-quotidiennement à l’intérieur de la société américaine et de ses moyens de communication de masse.

Nous avons en outre droit chaque année à la célébration du mois de la francophonie, un évènement qui est censé représenter et souligner la vitalité des cultures francophones. Elle donne lieu à un certain nombre d’activités qui mêlent allègrement chanson populaire et cinéma commercial, discours officiels ou académiques et démonstrations culinaires. La francophonie est ainsi devenue au fil du temps une sorte de patchwork qui permet d’englober toutes les pratiques culturelles, sans que la langue française soit nécessairement enrichie par de telles manifestations à l’esprit quelque peu folklorique.

Les pays ou territoires francophones portent d’ailleurs assez mal leur nom, puisqu’ils sont le creuset de nombreuses langues locales et dialectales, du Joual au Créole, au-delà de la seule langue française officielle. L’expression « francophonie », en ce sens, est encore normative et institutionnelle. Elle implique la souveraineté d’une langue sur les autres, négligeant ainsi le rôle des parlers populaires dans l’expression collective.

Cette langue est originellement celle de l’hexagone, et donc d’un centre dont les pays francophones tentent pourtant de se distinguer et même de se détacher. Les chercheurs opposent ainsi aujourd’hui à la francophonie au singulier les francophonies au pluriel, terme qui démontre le souci profond de respecter la multiplicité des modes d’expression orale et écrite à travers le monde de langue française.

On peut légitimement affirmer à cet égard que la langue française n’existe pas. La survivance contemporaine de différents dialectes, malgré le processus de mondialisation, rend compte de langues enracinées dans un terroir particulier. Les dialectes, en ce sens, renvoient à une mémoire collective et à une relation constante au monde et à la culture des ancêtres. Il s’agit de refuser l’effacement des origines et d’inscrire la langue dans une histoire qui lui appartient en propre.

La langue n’est donc jamais un pur ici et maintenant. Elle s’inscrit toujours dans une perspective généalogique qui permet la sensibilité à une tradition commune menacée par les fanatiques du soi-disant progrès et de la marche en avant de l’humanité, d’ordre prioritairement économique et technologique. La langue, dès lors, pose inévitablement la question éthique de la transmission. Elle rend compte ainsi d’une dette que je dois à mes ancêtres, eux qui ont les premiers parlé cette langue dont j’ai hérité.

Je dis transmission plutôt que racine. Dans son essai Poétique de la relation, Édouard Glissant a en effet mis en évidence le caractère univoque et restrictif de la racine, à partir du concept de rhizome échafaudé par Gilles Deleuze et Félix Guattari:2

De l’exil à l’errance, la mesure commune est la racine, qui en l’occurrence fait défaut. C’est par là qu’il faut commencer.

Gilles Deleuze et Felix Guattari ont critiqué les notions de racine et peut-être d’enracinement. La racine est unique, c’est une souche qui prend tout sur elle et tue alentour; ils lui opposent le rhizome qui est une racine démultipliée, étendue en réseaux dans la terre ou dans l’air, sans qu’aucune souche n’y intervienne en prédateur irrémédiable. La notion de rhizome maintiendrait donc le fait de l’enracinement, mais récuse l’idée d’une racine totalitaire. La pensée du rhizome serait au principe de ce que j’appelle une poétique de la Relation, selon laquelle toute identité s’étend dans un rapport à l’Autre.3

La francophonie située au cœur du vieux continent ne peut ignorer cette loi de la Relation qui selon Glissant implique le nomadisme si caractéristique du monde actuel. Elle se doit d’entrer en contact avec d’autres langues (avec les langues des autres) afin de mieux définir son identité, loin d’une conception monolithique de la culture. Mon expérience personnelle de professeur en échange à l’Université de Strasbourg m’a ainsi permis de mieux comprendre le sens de la persistance dialectale. Je fus frappé à cette occasion, en effet, par la présence de l’alsacien, sorte de bas allemand, dans la vie quotidienne, celle des petits commerces, en particulier. La ville de Strasbourg constitue un symbole essentiel de l’Union Européenne, à travers des institutions comme le Parlement européen et le Conseil de l’Europe.

Il était donc troublant de constater que devant un tel pouvoir aux fortes tendances centralisatrices, la langue saisie dans sa dimension régionale pouvait contenir un principe de contradiction fondamental. Ce principe est apparu dès la seconde moitié du XIXe siècle, en réaction à l’esprit jacobin de l’école républicaine.

L’expression dialectale n’est donc pas que culturelle: elle est aussi largement politique. Le cas de la Catalogne et du mouvement indépendantiste qui la domine aujourd’hui le démontre avec éclat. En s’opposant au pouvoir de Madrid, le peuple catalan s’oppose en effet simultanément à des leaders inféodés à l’Union Européenne et à une langue, le castillan, qui n’est pas la leur et qu’ils ne veulent pas vraiment parler. Le dialecte, en ce sens, n’est pas qu’une simple manifestation folklorique. Il témoigne d’une volonté farouche de liberté et de préservation d’une autonomie à la fois politique et culturelle.

De telles langues sont présentes sur tout le territoire de l’hexagone, de la Bretagne au pays basque. Elles ont trop souvent été considérées jusqu’à nos jours comme les signes d’une nostalgie réactionnaire, d’un passéisme conservateur et rétif à toute forme de modernité. Or, le monde contemporain prouve au contraire que, devant le rouleau compresseur de la mondialisation, l’attachement à des expressions culturelles locales constitue une forme de résistance populaire non négligeable. Car le dialecte n’est jamais (ou rarement) la langue des élites et des possédants, mais bien celle des couches les plus modestes de la population. En outre, il est le plus souvent parlé par des groupes minoritaires, du simple point de vue démographique.

Ce qui s’oppose au global, dans ce cas précis, est alors le régional et non pas le national. On a tendance aujourd’hui, d’un point de vue idéologique, à insister sur le conflit entre les mondialistes et les nationalistes, non seulement en France, mais aussi dans le reste de l’Europe et même dans tout l’Occident. Or, l’identité dialectale renvoie plutôt à des appartenances locales, et c’est bien ce qui constitue son caractère unique. Car le discours nationaliste est encore dominé de nos jours par les idées proches de l’extrême-droite, de la France aux États-Unis en passant par l’Europe de l’Est. La conscience régionale, elle, se présente comme plus ouverte et plus tolérante, et surtout moins doctrinaire, dans la mesure où elle peut impliquer des relations et des échanges soutenus entre des nations voisines.

L’identité dialectale de la langue consacre par ailleurs le pouvoir de l’oralité. Celle-ci est constituée de voix, de tons et d’accents: elle souligne la dimension physique de l’expression. La francophonie locale est donc avant tout en ce sens une francophonie orale. La parole sort de la bouche, mais aussi de la gorge et du ventre. Dans le contexte particulier de l’Europe d’aujourd’hui, cette langue prioritairement orale s’oppose à la langue écrite des bureaucrates symboles du pouvoir européen, une langue impersonnelle couchée sur papier.

C’est le jacobinisme révolutionnaire qui fut paradoxalement, dans l’histoire de la culture française, à la source de cette vision négative de l’expression dialectale. Dans son obsession de centralisation, en effet, il jeta un discrédit profond sur ces parlers populaires qu’il soupçonnait d’être contrerévolutionnaires et rétrogrades. Les langues locales et régionales furent ainsi étouffées et même interdites par un pouvoir tout entier préoccupé par l’unification politique et culturelle de la nation. La construction de la démocratie et de la république française moderne reposa donc, à bien des égards, sur une perspective anti-démocratique et répressive de la langue française elle-même.

Ce faisant, les révolutionnaires de 1789 imposèrent l’image d’une aristocratie de la langue. Une telle attitude constitua la contradiction parfaite des principes fondamentaux de leur programme politique. Elle reposa sur une hiérarchie stricte des langues, selon laquelle les parlers populaires n’avaient pas droit de cité. Au lieu d’instaurer une forme d’égalitarisme qui aurait confirmé leurs valeurs, ils édifièrent un pouvoir autocratique dans le domaine de l’expression culturelle. Le peuple fut ainsi nié dans son pluralisme même et soumis à un contrôle de la parole qui n’avait plus rien à voir avec la liberté tant vantée par les Jacobins.

La langue française n’existe pas, ainsi, parce qu’aucune langue n’est pure, c’est-à-dire libre à la fois de tout mélange culturel et formellement parfaite. Cela est évidemment vrai aussi pour l’idée de race et de peuple. Il faut donc célébrer au contraire l’impureté de la langue, dans le cas qui nous occupe le français, une impureté que l’État français ne put jamais vraiment reconnaître jusqu’à aujourd’hui. La langue populaire affirme ainsi ses scories, ses taches et ses erreurs, en dehors de toute prétention à une vérité universelle et inaliénable.

En outre, la langue française n’est pas parlée de la même manière par les bourgeois du XVIe arrondissement de Paris que par les jeunes des banlieues, par exemple. Cette langue est déterminée socialement, c’est-à-dire qu’elle est différenciée et marquée par les classes sociales qui la parlent. La présence de l’argot est ainsi beaucoup plus importante dans l’expression orale de ces jeunes des banlieues.

Le récent mouvement des Gilets Jaunes a bien éclairé ce phénomène, car la langue du gouvernement français actuel n’est justement pas celle du petit peuple de province. Celui-ci parle une langue plus instinctive et plus spontanée, mais aussi plus inventive. On peut se référer ainsi à un slogan comme « Castaner nique ta mère », qui n’est pas tant le signe d’une grossièreté ou d’un manque d’éducation, que le reflet d’une adhésion collective à une langue non-normative et profondément débridée.

Devant cette ferveur populaire, alors, le pouvoir ne peut répondre que par un langage distant et sec, celui des technocrates et des énarques. Ce langage dépourvu de toute passion échoue ainsi à communiquer véritablement avec l’adversaire. Il est enfermé dans une rationalité étroite qui contraste avec le caractère profondément émotionnel de la foule en colère.

Une troisième raison qui contredit l’idée d’une langue française unique et indivisible est le travail accompli par les poètes, surtout ceux qui ont été liés aux avant-gardes. Créer un langage poétique authentique, en effet, c’est toujours proposer une réinvention de la langue, l’extraire de sa détermination objective et utilitaire pour en dégager le pouvoir à la fois imaginaire, ludique et transgressif. Ce fut une des grandes leçons de Dada et de l’écriture automatique des surréalistes. Mais on pourrait remonter, dans la modernité, jusqu’à Charles Fourier et à la langue pataphysique d’un Alfred Jarry pour trouver une perspective similaire. La langue n’est donc rien d’autre que ce que je fais d’elle. Elle n’est pas un donné immuable.

Le langage poétique bouscule non seulement la syntaxe et les formes de la langue, mais aussi sa determination sociale qui est issue avant tout du système éducatif et scolaire. Il dépasse alors les règles et les lois découlant d’une rationalité étroite. Il s’avère nécessaire en ce cas de désapprendre la langue et de se débarrasser d’un apprentissage encombrant qui étouffe l’expression personnelle au nom d’un savoir qui n’est pas la culture authentique de l’homme, mais sa réduction en fonction d’impératifs de simple adaptation à l’ordre social.

En d’autres termes, la notion de francophonie contredit la diversité tellement exaltée par l’esprit contemporain, plus précisément la diversité des langues, ancrée dans le tissu social et dans l’imaginaire de ces cultures. L’idée d’une langue unique dominante est également renforcée par le mouvement de la mondialisation qui, comme on le sait, propage et impose partout l’anglais comme langue véhiculaire. Le global, en ce sens, s’oppose bien au local, y compris dans la langue.

Il s’agit alors de reconnaître au contraire un multilinguisme essentiel de l’homme de notre temps. J’ai en moi toujours plusieurs langues, en effet, non seulement, parce que, en bon citoyen global, je parle ou à tout le moins comprends plusieurs langues, mais plus encore, parce que ma langue, en l’occurrence le français, se fractionne et éclate en différentes formes culturelles qui ne sont pas universelles mais particulières. Ces formes sont intrinsèquement dynamiques: elles évoluent selon la puissance de mon esprit et l’élan de mon imagination.

Le postulat du monolinguisme renvoie en fait à un éloge du cosmopolitisme, une caractéristique qui est avant tout celle des élites politiques et sociales de notre époque. Ce cosmopolitisme n’a rien à voir avec la pensée existentielle et poétique de l’errance célébrée et étudiée par Édouard Glissant dans sa Poétique de la relation,4 celle du troubadour et de Rimbaud,5 mais aussi des grands récits fondateurs de communauté, de l’Ancien Testament à l’Odyssée en passant par l’Enéide. Il ne constitue en effet qu’une sorte de sédentarité globale, celle de l’homme de pouvoir et de biens qui est partout chez lui.

L’homme dominé, lui, n’a pas droit au cosmopolitisme. Il est confiné dans un espace restreint à l’intérieur duquel il doit se battre pour survivre, qu’il soit celui du terroir campagnard, du ghetto ou du quartier pauvre des grandes villes. Paradoxalement, donc, son combat aux résonances universelles prend place dans un monde relativement étroit et clos, alors que les voyages intercontinentaux et apparemment sans limite géographique des élites reflètent eux, le mode de vie et les valeurs d’une toute petite minorité d’hommes et de femmes.

Il n’est pas étonnant, dans ce contexte, que la pensée française moderne et contemporaine se soit peu intéressée aux qualités à la fois culturelles et politiques des formes dialectales et locales de la langue française. Elle s’est le plus souvent revendiquée en effet d’un héritage révolutionnaire et jacobin qui n’avait jamais reconnu la signification de ces langues pour la communauté.

La langue française, en ce sens, n’existe pas pour la bonne et simple raison qu’on trouve partout, et dans l’hexagone et dans le monde, des contre-langues qui ne la nient pas vraiment, mais l’enrichissent plutôt par leur propre apport artistique et culturel. Ce n’est pas seulement l’homme, dans cette perspective, qui est polyglotte, mais aussi la langue elle-même, car elle contient dans le cas du français plusieurs langues marginales ou parallèles. On pourrait citer ici les cas du Verlan ou de la langue poétique orale du Slam qui s’expriment au cœur de la France même.

L’importance grandissante du discours culturel sur la francophonie est contemporaine d’un déclin socio-économique de la France, avec un niveau de chômage national qui demeure élevé, surtout si l’on tient en même temps compte du sous-emploi et de la précarité, phénomènes tous deux très répandus. Il faut aussi dans cette optique évoquer un taux de croissance extrêmement bas. Les classes pauvres ne sont d’ailleurs pas les seules victimes de ce déclin. Celui-ci touche en effet aussi la classe moyenne française, dont le pouvoir d’achat et la qualité de vie ont nettement diminué au cours du XXIe siècle. Cette classe moyenne, par contraste, fut la grande bénéficiaire du développement exceptionnel des Trente Glorieuses.

Ce déclin est aussi politique, avec une classe de leaders, tant de gauche que de droite, inefficaces et incapables d’apporter des solutions crédibles et tangibles aux problèmes aigus rencontrés par une grande partie de la population. L’énorme pouvoir du super-État fédéral créé par l’Union Européenne ainsi que du système financier global impliquent en outre une perte de souveraineté de l’État-nation français, aujourd’hui considérablement affaibli, surtout dans le domaine des prises de décision sociales et économiques fondamentales.

Il faut souligner en outre dans cette optique la perte d’influence de la langue et de la culture françaises au coeur d’une culture globale dominée par l’anglais, et ensuite, sur le continent américain en tout cas, par l’espagnol, même si les populations francophones sont en augmentation constante d’un simple point de vue démographique. À cet égard, la pensée du « déclinisme » est souvent revendiquée de nos jours en France par des commentateurs démagogiques, d’Éric Zemmour à Alain Soral. Pour ces derniers, le déclin de la France contemporaine peut alors être expliqué respectivement par l’immigration massive venue d’Afrique du nord et par l’emprise de la communauté juive sur les médias, la politique et la culture.

Si l’influence culturelle de la France diminue alors, il reste néanmoins et par contradiction le pouvoir planétaire de la langue française pour démontrer la signification culturelle de la francophonie. Une nouvelle communauté s’est donc édifiée sur les fondations chancelantes du monde franco-français: elle est essentiellement de nature linguistique avant d’être littéraire ou artistique. Quand l’universalisme authentique s’effrite, ainsi, il reste cependant une langue à laquelle se raccrocher et qui représente une forme de patrimoine commun et inaliénable.

Or, l’idée d’une communauté définie prioritairement par la langue est particulièrement discutable. Si l’on considère l’histoire moderne, en effet, celle du XXe siècle, on remarque que ce sont soit les idéologies politiques (communisme, socialisme, anticolonialisme) soit les mouvements artistiques (comme le prouve l’histoire des avant-gardes au XXe siècle) qui ont le mieux rassemblé les hommes et les femmes.

Dans le premier cas, on pouvait ainsi vivre à Moscou, à Paris et à La Havane, et ressentir une connivence transnationale dictée par l’idéal marxiste, alors que de toute évidence, on ne parle pas la même langue dans ces trois capitales. De la même manière, les artistes et les poètes dada et surréalistes parlaient l’allemand, le roumain, le français ou l’espagnol (entre autres), soit des langues différentes, mais ils se retrouvaient néanmoins dans le partage d’un projet esthétique, au-delà des frontières et des identités linguistiques ou culturelles spécifiques.

Ceux de Cobra ou de Fluxus, après la seconde guerre mondiale, prolongèrent cette identité polyglotte des avant-gardes, entre langue française, néerlandaise et danoise, dans le premier cas, ou française, allemande et anglaise, entre autres, dans le second. Dès lors, ni le politique ni l’art, au XXe siècle, n’ont nécessité une telle unité de la langue pour s’épanouir et affirmer leur distinction. Ils ont ainsi édifié des modèles communautaires durables et intenses dans l’hétérogénéité fondamentale de leur expression verbale.

Le discours francophone rassemble ainsi des pays et des cultures dont les histoires, les traditions et les sensibilités collectives sont bien distinctes, parce qu’insérées avant tout dans des continents très éloignés les uns des autres. Il crée une forme de communauté qui ne correspond pas nécessairement à la réalité du rapport entre ces pays et ces cultures.

Quoi de commun, en effet, entre l’histoire de la Belgique, par exemple, marquée par deux guerres mondiales, et celle de l’Algérie, marquée par les guerres coloniales? Aux différences historiques s’ajoutent des différences fondamentales de religion, de mode de vie, d’usages quotidiens, dans le vêtement, la cuisine et les relations sociales (y compris les relations entre sexes). En bref, la francophonie crée un amalgame abstrait, entièrement légitimé et soutenu par la ressemblance des langues.

Qu’est ce qui pourrait bien rapprocher, dans cet ordre d’idées, un banquier genevois d’un exploitant agricole antillais qui cultive la canne à sucre, sous prétexte qu’ils manient tous les deux la langue française (encore qu’il ne s’agisse pas exactement de la même langue française)? Tous les mondes ne se rencontrent pas, pour la bonne et simple raison que les valeurs sociales et les modes de pensée ne sont jamais véritablement « globalisables ».

L’histoire des avant-gardes nous permet de mieux saisir ces distinctions qui sont issues d’un art et d’une littérature différents. Car l’avant-garde de la première moitié du XXe siècle, celle sur laquelle je travaille depuis de nombreuses années maintenant, fut avant tout une invention européenne, du surréalisme à Cobra et au situationnisme.6 Ces avant-gardes, qui jouèrent un rôle essentiel pour l’identité culturelle de la Belgique francophone, en particulier, eurent peu d’écho dans le Maghreb et en Afrique noire, par exemple.

L’avant-garde impliquait nécessairement l’idée de faire l’histoire et de changer le monde, et donc aussi l’idée de la table rase issue d’une vision linaire du temps. Par contraste, la plupart des cultures francophones non-européennes privilégiaient une conception cyclique du temps. En d’autres termes, le concept même de révolution, tellement présent dans le surréalisme originel, en particulier, fut surtout une construction occidentale issue des Lumières et de Marx.

Il faut d’ailleurs ajouter que le terme de « francophonie globale » contient une contradiction fondamentale et presque insurmontable. En effet, la mondialisation est surtout un projet d’origine anglo-saxonne et plus précisément américain. Ce projet de nature économique est né de l’effondrement de l’empire soviétique au début des années quatre-vingt-dix.

Ce ne sont donc pas les pays francophones qui en sont les auteurs. Ils n’ont fait au mieux que suivre le mouvement bon gré mal gré. La mondialisation a d’ailleurs à bien des égards aggravé la situation de nombreuses populations francophones du tiers-monde, du monde arabe à l’Afrique noire en passant par les Antilles. Celles-ci sont aujourd’hui engluées dans la pauvreté et le sous-développement endémique et sont souvent livrées à des pouvoirs corrompus qui accentuent les inégalités entre les classes sociales.

J’ai toujours été frappé dans ce contexte par la marginalisation des études sur la francophonie européenne (belge et suisse) dans le cadre des programmes universitaires nord-américains.7 Il est clair que l’orientation théorique dite postcoloniale, tellement en vogue ces deux dernières décennies, a largement influencé ce phénomène, puisque ni la Belgique francophone ni la Suisse romande ne constituent, de par leur histoire propre et profondément européenne, des cultures postcoloniales.8

Cette francophonie européenne porte d’ailleurs aujourd’hui mal son nom, puisque la Belgique, en particulier, est devenue au XXIe siècle l’une des nations les plus multiculturelles du vieux continent, elle qui intègre des communautés immigrées du monde entier. La population de sa capitale, Bruxelles, une ville officiellement bilingue mais où la langue française se parle en réalité beaucoup plus que le néerlandais, est d’ailleurs composée en majorité d’étrangers. En outre, la capitale belge abrite non seulement les principales institutions de l’Union Européenne, dont la toute-puissante commission, mais aussi de nombreuses compagnies multinationales. Elle est donc bien aujourd’hui une ville profondément globale, tant du point de vue culturel que du point de vue politique et économique.9

L’affirmation d’une identité francophone, en Belgique, a été historiquement liée aux conflits économiques, politiques et culturels qui opposent les wallons et les flamands. Elle s’est donc inscrite prioritairement à l’origine dans un contexte régional et non transnational. On parle en effet le plus souvent de « région wallonne », même en termes purement administratifs.

La perspective globale sur la francophonie ne peut en ce sens saisir l’enracinement local déterminant de conflits et de consciences identitaires relatifs en particulier à la défense et à la préservation de la langue française. L’identité wallonne, du point de vue strictement linguistique, est d’ailleurs constituée d’un ensemble de patois et de dialectes, du liégeois au namurois en passant par le picard, qui ne contredisent pas le pouvoir de la francophonie belge mais le renforcent au contraire dans leur multiplicité.

Le cas du picard est particulièrement intéressant du point de vue de l’affirmation nécessaire des identités régionales, et non pas nationales, évoquées plus haut, dans le contexte de la mondialisation. Car ce dialecte se parle à la fois dans le Hainaut occidental, c’est-à-dire dans une région de la Belgique située près de la frontière française, et dans une région du nord de la France qu’on appelle les Flandres françaises, dont la ville de Lille est le centre.

Le picard est bien en ce sens une langue transnationale, à la fois belge et française, tout en étant ancré dans un espace très spécifique. Le régionalisme de la langue, dès lors, n’empêche absolument pas l’ouverture à l’autre culturel et à l’étranger, mais au contraire permet le développement de relations fertiles avec ceux-ci.

La Wallonie est aussi beaucoup plus socialiste et progressiste dans sa tradition politique que la Flandre, même si l’idéologie libérale (signe des temps) y a récemment progressé. Le mouvement ouvrier y fut ainsi longtemps très vivace. En outre, alors que l’extrême-droite flamande opposée à l’immigration constitue aujourd’hui l’une des principales forces politiques du pays, son homologue wallon n’a lui jamais obtenu de succès électoraux importants. Une telle situation dément encore une fois l’idée du caractère réactionnaire des cultures régionalistes et dialectales dans le monde francophone.

Ce progressisme wallon se retrouve dans l’histoire des avant-gardes, puisque Raoul Vaneigem, l’une des figures les plus fortes du situationnisme à son origine, naquit, comme Magritte d’ailleurs, dans la petite ville de Lessines dans le Hainaut occidental, au cœur de ce qu’on appelle le Pays des Collines. Le situationnisme exprima en effet un rejet radical de la société capitaliste moderne dominée par le Spectacle.10 Vaneigem annonça à cet égard l’esprit libertaire de mai 68 dans ses premiers écrits avant d’entreprendre une critique sans fard de la mondialisation néo-libérale.11

On peut ajouter ici que le soupçon porté par le pouvoir politique sur les expressions dialectales a été traditionnellement beaucoup moins marqué en Belgique qu’en France. Cela est dû essentiellement au fait que la jeune nation belge, née en 1830, ne connut jamais un processus de centralisation équivalent à celui des Jacobins. L’idée d’un centre de la langue, dès lors, ne pouvait s’incruster dans une culture non seulement bilingue mais aussi et surtout morcelée dans ses structures étatiques.

L’histoire même de la Wallonie éclaire par ailleurs la complexité historique de la question de la domination dans le contexte du monde francophone, car cette question ne peut se réduire à celle du colonialisme. Une communauté longtemps au pouvoir peut très bien, en effet, se retrouver dans le camp des dominés quelques décennies plus tard. C’est le cas des Wallons, qui, au XIXe siècle et au début du XXe siècle, détenaient l’essentiel du capital et des industries, et qui, dans la seconde moitié du XXe siècle, se sont retrouvés appauvris, suite en particulier au déclin économique du secteur des mines et de la sidérurgie.

Cette perte de pouvoir et ce renversement des rapports de force entre les communautés flamandes et françaises a également débouché sur une fragilisation du statut social, politique et culturel de la langue française dans la société belge contemporaine. La langue flamande, en effet, est devenue la langue des vainqueurs, et la langue française celle des perdants de la mondialisation.

En conclusion, la notion de francophonie doit être traitée avec la plus grande prudence. Le gout immodéré des mélanges et des rapprochements incongrus ne constituera jamais un mode de connaissance authentique. La souveraineté contemporaine des approches culturelles impose ainsi souvent l’idée d’une francophonie globale qui ne correspond pas nécessairement à la réalité des cultures qui la composent. Celles-ci s’insèrent avant tout en effet dans des espaces singuliers et des limites autant intellectuelles que géographiques, qui, paradoxalement, ont défini leur richesse.

L’amalgame systématique, en ce sens, ne constitue ni une véritable relation ni encore moins une forme de fusion. Il s’agit plutôt d’un processus de confusion qui échoue à saisir le caractère profondément irréductible et la multiplicité authentique des cultures à l’intérieur du monde francophone.

En d’autres termes, une francophonie locale, humblement liée à ses racines tout en demeurant ouverte sur l’extérieur et sans prétention à une fausse universalité, mériterait plus d’attention. Il faudrait, en ce sens, pour paraphraser Voltaire et son Candide, cultiver le jardin de la francophonie au lieu d’aller voir ailleurs, c’est-à-dire à l’autre bout du monde, ce qui se passe.12 L’antihéros de ce conte moral fut sans doute le premier personnage global de l’histoire de la littérature française.

Revenu de ses expériences planétaires, cependant, il finit par trouver la sagesse (et donc le vrai savoir) autour de lui, dans une proximité qui lui permet d’atteindre son équilibre et son identité. Après tout, les francophones du monde entier ne partagent-ils pas la langue de Voltaire, selon l’expression consacrée? La défense de la langue française, dans cette perspective, commence ici même, en ce lieu concret où je parle et où je pense tous les jours, et non dans un lieu imaginaire aux identités communautaires illusoires.

J’adopterai dans cet article une approche critique essentiellement influencée par ma propre expérience pédagogique et académique aux États-Unis, où j’enseigne en particulier depuis plus de vingt ans un cours sur la culture belge francophone du XXe et du XXIe siècles, sujet auquel j’ai consacré de nombreuses publications.

Gilles Deleuze et Felix Guattari, Rhizomes: Introduction (Paris: Éditions de Minuit, 1976).

Édouard Glissant, Poétique de la Relation (Paris: Gallimard, 1990), p. 23.

Ibid., pp. 23–34.

Voir André Breton, avec Philippe Soupault, Les Champs magnétiques (Paris: Gallimard, 1971).

Voir Pierre Taminiaux, Surmodernités: entre rêve et technique (Paris: L’Harmattan, 2003); Pierre Taminiaux, Littératures modernistes et arts d’avant-garde (Paris: Honoré Champion, 2013); Pierre Taminiaux, Du Surréalisme à la photographie contemporaine. Au croisement des arts et de la littérature (Paris: Honoré Champion, 2016); et Pierre Taminiaux, Révolte et transcendance: surréalisme, situationnisme et arts contemporains (Paris: L’Harmattan, 2018).

Il n’existe pas à ma connaissance de postes spécifiques en études belges ou suisses dans les départements de français des universités américaines, alors qu’il existe par contraste des postes en études antillaises ou maghrébines.

Il semblerait ainsi que cette francophonie européenne soit moins globale que les autres.Je m’empresserai de réfuter une telle conception, dans la mesure, par exemple, où un écrivain belge majeur du XXe siècle, aujourd’hui publié dans La Pléiade, je veux parler d’Henri Michaux, voyagea très jeune dans le monde, et s’affirma ainsi comme un observateur et un commentateur avisé des cultures asiatiques de l’Extrême-Orient, de la Chine au Japon. Il fut dès lors à sa manière un écrivain francophone global bien avant que ce terme soit inventé. Voir Henri Michaux, Un Barbare en Asie (Paris: Gallimard/L’Imaginaire, 1967 [1949]).

J’ai moi-même analysé l’évolution de l’identité sociale et culturelle de la Belgique, et en particulier de Bruxelles, ma ville natale, sous l’effet de la mondialisation, dans mon article ‘This is not an other: Belgian identity seen from America’, Contemporary French Civilization, 30 (2006), 123–42.

Voir Guy Debord, La Société du Spectacle (Paris: Gallimard, 1992).

Voir à ce sujet son Traité de Savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (Paris: Gallimard, 1967) ainsi que Pour l’Abolition de la société marchande: pour une société vivante (Paris: Rivages, 2002).

Voltaire, Candide (Paris: Magnard, 2013 [1759]).


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Taminiaux, Pierre