Francosphères

Sous contrainte de légitimation institutionnelle

La traduction, d’objet stigmatisé à investissement symbolique (1949-67)

Francosphères (2021), 10, (2), 205–223.

Abstract

Cet article aborde la question de la circulation internationale des œuvres sous l’angle de son traitement institutionnel. Il propose d’enquêter sur l’émergence de la traduction comme objet d’investissement des politiques publiques en France, au moment où les ruptures postcoloniales et les politiques de la mondialisation libéralisent les marchés linguistiques et redéfinissent le processus d’européanisation. Tout en se plaçant dans une démarche socio-historique, et en exploitant des dossiers versés aux Archives Diplomatiques portant sur la période 1949-1967, il revient sur la genèse controversée de cette stratégie d’internationalisation des œuvres et sur les conditions sociales de son institutionnalisation. À travers une reconstruction inédite du rôle de l’action publique dans la problématisation de la question de la traduction, l’article parvient à démontrer que les valeurs dont celle-ci est investie aujourd’hui ne sont pas universelles et qu’un retournement du stigmate en emblème a été nécessaire. Reclassée comme nécessité à la fois technique, culturelle et morale, la traduction s’impose contre la défense du livre en langue originale, stratégie désormais déclassée face à la crise dont souffre le statut du français comme langue internationale. Cette contribution invite alors à politiser le regard porté sur la traduction, un objet trop souvent pensé comme neutre dans la mondialisation des échanges.

How has translation come to play such a central role in the global circulation of books? How have translation policies shaped the way we exchange ideas today? This article reconstructs the socio-political conditions under which a shift became possible in the second half of the twentieth century in France, from a state policy focused on exporting books in French to the construction of a new and legitimate market for the international circulation of books in translation. Covering the period from 1948 to 1967, the article retraces what is at stake in such a transition and examines the debates that took place within the political-institutional space, involving senior officers, diplomats, publishers, and policy experts. Conflicting positions on the matter led to the emergence of fractions within these same social groups opposing traditionalists against modernists While the former defended government policies supporting books in French and their circulation mostly in French colonial and postcolonial markets, the latter embraced translation as a category of institutional investment, thus promoting the circulation of French books on a global level. The article draws on archival evidence in order to highlight how the rhetoric of the ‘crisis of French language’, and of the ‘obstacles’ which books in French encounter in foreign markets, is at the heart of this debate and shapes public policies supporting a new group of publishers. Translation emerges then as the ‘answer’ to such a crisis, marking the transition to a globalized book market.

Sous contrainte de légitimation institutionnelle

La traduction, d’objet stigmatisé à investissement symbolique (1949-67)

Abstract

Cet article aborde la question de la circulation internationale des œuvres sous l’angle de son traitement institutionnel. Il propose d’enquêter sur l’émergence de la traduction comme objet d’investissement des politiques publiques en France, au moment où les ruptures postcoloniales et les politiques de la mondialisation libéralisent les marchés linguistiques et redéfinissent le processus d’européanisation. Tout en se plaçant dans une démarche socio-historique, et en exploitant des dossiers versés aux Archives Diplomatiques portant sur la période 1949-1967, il revient sur la genèse controversée de cette stratégie d’internationalisation des œuvres et sur les conditions sociales de son institutionnalisation. À travers une reconstruction inédite du rôle de l’action publique dans la problématisation de la question de la traduction, l’article parvient à démontrer que les valeurs dont celle-ci est investie aujourd’hui ne sont pas universelles et qu’un retournement du stigmate en emblème a été nécessaire. Reclassée comme nécessité à la fois technique, culturelle et morale, la traduction s’impose contre la défense du livre en langue originale, stratégie désormais déclassée face à la crise dont souffre le statut du français comme langue internationale. Cette contribution invite alors à politiser le regard porté sur la traduction, un objet trop souvent pensé comme neutre dans la mondialisation des échanges.

How has translation come to play such a central role in the global circulation of books? How have translation policies shaped the way we exchange ideas today? This article reconstructs the socio-political conditions under which a shift became possible in the second half of the twentieth century in France, from a state policy focused on exporting books in French to the construction of a new and legitimate market for the international circulation of books in translation. Covering the period from 1948 to 1967, the article retraces what is at stake in such a transition and examines the debates that took place within the political-institutional space, involving senior officers, diplomats, publishers, and policy experts. Conflicting positions on the matter led to the emergence of fractions within these same social groups opposing traditionalists against modernists While the former defended government policies supporting books in French and their circulation mostly in French colonial and postcolonial markets, the latter embraced translation as a category of institutional investment, thus promoting the circulation of French books on a global level. The article draws on archival evidence in order to highlight how the rhetoric of the ‘crisis of French language’, and of the ‘obstacles’ which books in French encounter in foreign markets, is at the heart of this debate and shapes public policies supporting a new group of publishers. Translation emerges then as the ‘answer’ to such a crisis, marking the transition to a globalized book market.

Introduction

Cette étude souhaite contribuer à une histoire sociale des représentations institutionnelles du livre en traduction. En intégrant dans son périmètre d’enquête la réflexion sur les politiques publiques susceptibles de redéfinir les modes de fonctionnement de l’espace culturel global,1 l’article revient sur l’usage de l’écrit comme mesure de la puissance étatique. En tant que véhicule des idées, canal de transmission de la langue et industrie nationale, le livre se situe au centre des enjeux de l’action publique, perpétuant le rapport singulier qui le lie à toute forme de pouvoir et d’emprise, qu’elle soit spirituelle ou mondaine.2 Forme matérielle et marchande de la pensée, il constitue l’objet sacralisé sur lequel se fonde le nationalisme culturel ; symétriquement, l’industrie éditoriale représente une clé de voûte dans cet ordre, fortement structuré autour de l’alliance entre l’État et les éditeurs. Tout en enquêtant sur cette relation, l’article propose de réfléchir sur le rôle du ministère des Affaires étrangères dans la définition des enjeux de construction de marchés culturels mondialisés au sortir de la Seconde Guerre mondiale et sur les sources de sa légitimité. Il met alors en évidence la manière dont cette administration, qui assure la tutelle sur les éditeurs exportateurs avant et après l’institution du ministère des Affaires culturelles en 1959, aborde la question du livre à l’étranger comme mode de négociation du prestige de la France.

Dans un premier temps, l’article reconstruit les injonctions à la modernisation des politiques du livre en France, au lendemain des indépendances postcoloniales et dans le cadre de la transition vers les politiques de la mondialisation, accélérée par l’intégration européenne néolibérale. Il rend compte de la manière dont deux modalités de circulation internationale des œuvres, à savoir exportation et traduction, prises dans des luttes de classement, deviennent objets de catégorisations concurrentes, définissant et renforçant une certaine vision de l’espace mondial contre une autre. Il tente alors d’objectiver la place que les débats institutionnels accordent à une politique de la traduction d’ouvrages du français vers une langue locale, contre une politique plus traditionnelle de soutien au livre français en langue originale dans les marchés extérieurs.

Dans un deuxième temps, l’article propose une analyse de l’activité menée par le Comité permanent du livre français à l’étranger et son organisme d’exécution, l’Association nationale pour le livre français à l’étranger. Accréditées par décret, comme l’on verra, censées représenter les intérêts des éditeurs auprès de la puissance publique, ces deux entités produisent des croyances sur la nature du livre et facilitent les échanges entre la « Profession » et les « Pouvoirs publics ». Nous restituons les arguments que ces enceintes mobilisent pour re-problématiser l’intervention institutionnelle et requalifier la traduction comme possible politique du livre.

En conclusion, cet article démontre que l’inscription de la traduction dans l’ordre bureaucratique au début des années 1970 ne correspond pas aux récits linéaires qui l’expliquent comme naturelle évolution de la mondialisation des marchés. Soumise à contraintes, sa progressive légitimation institutionnelle est en revanche le résultat d’un travail social qui voit s’affronter des intermédiaires et des porte-parole autorisés, censés formuler une réponse aux problèmes de la présence du livre français à l’étranger.3

Deux modalités concurrentielles de circulation internationale des œuvres pour l’action publique

Les approches de politiques publiques visant à faciliter les échanges de productions culturelles, entre marchés linguistiques et marchés éditoriaux internationaux, procèdent d’une variété de principes de définition et de construction de l’espace qui ne s’équivalent pas et qui ne sont pas définitifs. Leur élaboration et leur imposition, en constante évolution en fonction des enjeux du moment, constituent un terrain de luttes symboliques sur lequel se jouent des visions concurrentes de l’ordre bureaucratique et du marché, rendant possible un repositionnement des acteurs.

L’essor sur la scène politique de la traduction comme instrument de circulation internationale des œuvres au titre d’une diplomatie culturelle et de moyen légitime d’exercice de l’influence, s’imposant comme une évidence à partir des années 1970, n’a rien de naturel. Son usage légitime comme forme institutionnelle de domination symbolique de l’espace mondial doit être reconstruit à partir des conditions sociales qui en ont permis l’instauration, marquant l’avènement d’un nouvel ordre.

La traduction, ou l’impossibilité d’un objet politiquement neutre

La Convention internationale pour la protection des œuvres littéraires et artistiques de 1886 avait permis, dans sa version de 1908 signée à Berlin, la reconnaissance de parité de statut entre le droit de traduction et le droit d’auteur.4 Au début du xxe siècle, des éditeurs tels que Plon et Stock inaugurent ou reprennent des collections de traduction d’ouvrages d’auteurs étrangers et en font un genre à part, suivis par Gallimard, Fayard, Albin Michel et Hachette.5 L’Occupation allemande fait ensuite un usage propagandiste de la traduction. Suivant les consignes du service de l’écrit de la Propaganda-Abteilung (qui dépend de la Wehrmacht)6 et de Karl Epting, directeur de l’Institut allemand (rattaché à l’ambassade du Reich),7 un comité des traductions est mis en place, imposant aux éditeurs l’introduction d’auteurs allemands en français.8 Certaines maisons, explique Jean-Yves Mollier, telles que les Éditions du Chêne, les Éditions Alsatia et Sorlot, acceptent de « participer au programme de traductions » et de collaborer avec l’ennemi.9 Également Albin Michel, Payot, Grasset, Gallimard, présentent à leurs catalogues des traductions de ce type. À la Libération, la position de la traduction comme instrument de circulation internationale des œuvres se trouve structurée autour des deux polarités de la censure10 et de la propagande idéologique. La défense des « valeurs démocratiques », impliquant une nette séparation des logiques idéologiques vis-à-vis des logiques culturelles, doit être marquée11 et l’ingérence de l’État dans l’édition, typique des fascismes et des États autoritaires, mise à distance.

Au sortir de la guerre, la question de la circulation internationale des livres, redéfinie comme moyen pour assurer la sécurité internationale, est au centre de nombreuses initiatives multilatérales visant le domaine de la coopération éducative et intellectuelle. L’amélioration des conditions du commerce du livre, l’élimination des barrières tarifaires et la révision des restrictions monétaires sont des mesures censées permettre d’atteindre cette cible, tout en exploitant le potentiel rendement international d’un contenu. L’Unesco, organisation sous la coupe des Nations unies, figure parmi les producteurs les plus actifs d’une nouvelle croyance qui assigne à la culture un rôle premier. Dès 1946 la question des traductions est abordée en son sein : certains ouvrages importants ne sont disponibles qu’en une ou deux langues ; leur qualité doit être améliorée ; la littérature pour enfants doit pouvoir bénéficier de traductions, prescrit l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco). Ses études et rapports concluent immanquablement sur le besoin de coopération entre les acteurs du marché et les gouvernements et invitent à activer ces démarches.12

En France, deux initiatives sont assumées au lendemain de la mise en marche du processus de libéralisation des échanges économiques, dans le cadre de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) de 1947. Elles se mettent en place dans le but de discuter les possibles solutions au « problème du livre », en articulant de manière binaire et oppositionnelle espaces national et international. L’une, un Comité interprofessionnel du livre, dit Comité du livre français, créé par Elsa Triolet le 5 juillet 1948, aborde en son sein la question de la distribution sur le territoire national.13 L’autre, la Commission nationale du livre français à l’étranger,14 créée par décret du 9 juin 1948 et présidée par Édouard Herriot, déjà reçu à l’Académie française en 1947, définit les lignes principales d’une stratégie d’exportation à l’étranger. Organisme consultatif apportant son avis au gouvernement, cette commission remettra un rapport général le 20 juillet 1949 signé par Louis Fougère, maître des requêtes au Conseil d’État.15 Le 20 juin 1950 un Comité permanent du livre français à l’étranger est créé par décret,16 « chargé d’étudier les questions d’ordre pratique concernant la diffusion du livre hors des frontières nationales ». Présenté comme « un organisme de travail groupant les représentants de l’administration, des auteurs de livres et de l’édition française », il est « destiné à assurer auprès des administrations la représentation des intérêts du livre français à l’étranger ».17 Ses membres sont nommés pour une période de trois ans, par arrêté interministériel contresigné par le ministre des Affaires étrangères, le ministre de l’Éducation nationale, le ministre de l’Industrie et du Commerce. L’arrêté original de nomination des membres en fixe la composition à seize représentants, provenant du Parlement (3), du monde des lettres, des sciences et des arts (3), de l’Administration (6) et de la profession (6).18

Le même décret qui sanctionne la naissance du Comité permanent du livre français à l’étranger, crée son organisme d’exécution appelé l’Association nationale du livre français à l’étranger (ensuite ANLFE dans notre texte), prenant la forme juridique d’association de la loi 1901. Ce statut, sanctionnant la libre association entre des entités publiques et privées, permet la mise en commun de connaissances réciproques, possédées tant par l’Administration que par la profession, dont elles sont censées partager les bénéfices dans l’intérêt général. Le Comité permanent du livre français à l’étranger et son secrétariat s’inscrivent alors au sein d’une architecture institutionnelle censée faire le lien entre la demande exprimée par la profession et les ministères compétents pour le livre, pour les questions liées à l’export.19 Ceux-ci comptent le ministère de l’Éducation nationale, le ministère de l’Économie et de la finance, le ministère de la Coopération, puis le Secrétariat d’État à la coopération (en particulier pour le livre en Afrique), le ministère des Affaires étrangères. Ce dernier revendique un rôle de coordination, qu’il obtiendra grâce à la tutelle qui lui est confiée sur l’utilisation du Fonds culturel en 1957, dont il sera question plus loin.20

Le Comité permanent du livre français à l’étranger constitue l’un des principaux « entrepreneurs de cause »21 qui participent au cadrage de l’exportation du livre français à l’étranger comme problème à reformuler, afin de réorienter le débat et de solliciter l’État pour qu’il apporte des réponses. Tirant sa légitimité historique du Rapport Fougère de 1949, il s’appuie sur un certain nombre de figures tutélaires d’intellectuels, multi positionnés entre le champ culturel et le champ institutionnel. L’écrivain Georges Duhamel assure ainsi la présidence du Comité permanent du livre français à l’étranger depuis son origine jusqu’en 1964. À sa mort, le ministre des Affaires étrangères Maurice Couve de Murville, nomme à sa tête un autre académicien, l’écrivain André Chamson,22 président de la souscommission du livre du IVe Plan. Déjà président de la Commission d’aide à la création de la Caisse des lettres,23 il siège en juin 1964 comme membre du Comité de direction de ladite commission, devenue la Caisse nationale des lettres. Un Fonds culturel livre, institué en 1950, placé sous la tutelle du ministère des Affaires économiques et ensuite transféré par décret n° 57.959 du 26 août 1957 aux Affaires étrangères (chapitre 42-21), assure les crédits nécessaires pour la poursuite de ces buts. Sur ce budget l’ANLFE finance la réalisation d’études de marché, l’organisation de stages pour des libraires étrangers et l’aide à la traduction.24 La fonction de cet organe de gestion des crédits du Fonds culturel25 est plus tard expliquée comme consistant à « forcer, par des actions qui soient à la jonction des impératifs culturels et des impératifs commerciaux, l’élargissement ou l’ouverture d’un marché ».26 Ses activités, coordonnées par un secrétaire, sont menées pendant vingt ans conformément aux recommandations du Rapport Fougère, qui lui fournit un mandat et une force institutionnelle.

Nous possédons une connaissance fragmentaire de l’activité accomplie par le Comité permanent du livre français à l’étranger et par l’ANLFE entre 1950 et 1957, c’est-à-dire entre l’année de leur création et celle du transfert du Fonds culturel aux Affaires étrangères.27 Les informations concernant les effectifs de l’ANLFE sont également très limitées, mais elles nous permettent de rendre compte des liens étroits qui existent entre cette association, le Syndicat national des éditeurs et le ministère des Affaires étrangères. Nous savons par exemple que Michel Dupouey, chef de service des relations culturelles et du livre de la Direction générale des affaires culturelles du Quai d’Orsay (1950-1952), assure le secrétariat général de l’ANLFE à partir de 1951. Nommé chargé de mission au ministère des Affaires étrangères, il intègre le Syndicat national des éditeurs en juillet 1958 et en devient chef du service des relations extérieures en 1962, tout en assurant le secrétariat de l’ANLFE. Il est ensuite nommé directeur général du Cercle de la librairie et directeur général du Syndicat national de l’édition de janvier 1964 à décembre 1979, année de sa retraite. Lise Lebel prend le relais à la tête du secrétariat général de l’ANLFE à partir de 1953, assistée par Monique Hennequin, ancienne des Éditions Stock et future secrétaire générale du CRILJ (Centre de recherche et d’information sur la littérature de jeunesse).28

Cet organisme d’exécution, secrétariat d’une structure prestigieuse qui mobilise le crédit symbolique de ses membres pour le reconvertir dans la cause de requalification de la traduction, occupe une position que nous pouvons définir de relative marginalité. Placée à la croisée entre champs institutionnel, bureaucratique et éditorial et espace international, l’ANLFE apparaît plus isolée par rapport à l’autre organisme créé sous les auspices du Rapport Fougère, c’est-à-dire le Comité des expositions. Celui-ci, doté d’un budget conséquent, est chargé d’organiser la circulation de livres français à l’étranger dans le contexte d’expositions d’ouvrages et il retire son prestige de l’association symbolique avec la politique, prioritaire, de promotion de la langue menée par l’Administration de tutelle. La question de la traduction, dont le statut de moyen de circulation au service du rayonnement culturel de la France est encore incertain dans cette phase, est en revanche traitée au sein d’une enceinte séparée, moins visible par rapport au Comité des expositions. L’ANLFE constitue alors une sorte de repoussoir institutionnel pour l’ensemble de ces initiatives qui, tout en voulant favoriser le commerce du livre, ne répondent pas aux « impératifs culturels » identifiés par les hiérarchies du ministère des Affaires étrangères au sortir de la guerre.29

La traduction : menace ou opportunité ? (1952-1956)

Comme nous l’avons illustré, un cadre normatif se dessine à l’échelle multilatérale au sortir de la guerre, alors que des conditions commencent à se structurer à l’échelle nationale pour faciliter les circulations d’ouvrages par le biais de la traduction.

Néanmoins, loin d’être ratifiée à l’échelle institutionnelle, un interdit semble peser sur sa normalisation, son accréditation comme moyen de diffusion des ouvrages et stratégie pour atteindre les marchés extérieurs. Alors qu’il est devenu nécessaire de « normaliser » la traduction, en sortant cette pratique des deux polarités complémentaires qui en faisaient un objet politique de propagande ou de censure, sa reconnaissance comme pratique culturelle légitime demeure controversée. Sa promotion au rang d’instrument d’internationalisation des ouvrages, visant à faire connaître les productions culturelles de la France à l’étranger, rencontre des obstacles institutionnels, montrant la difficulté d’en faire un objet culturel neutre et dépourvu de toute connotation politique. Administrateur du Fonds culturel, le ministère des Affaires étrangères conçoit la politique du livre français à l’extérieur comme intimement liée à la défense du rang du français et au rayonnement culturel de la nation. S’appuyant sur une stratégie de l’enseignement à l’étranger, qui constitue la pièce centrale de l’État colonial, le livre en version originale et la langue qu’il véhicule représentent une cause nationale à défendre et un objet d’investissement structurant toute initiative commerciale. Basée sur la croyance que : « Qui lit français achète français »,30 la relance même de l’industrie nationale est subordonnée à la primauté linguistique, et la prospection de marchés extérieurs strictement liée à la recherche de marchés de reconversion pour la langue.

Conformément aux objectifs de l’action culturelle extérieure, les hautes hiérarchies au sein de ce ministère hésitent à intégrer la traduction dans leurs initiatives de rayonnement culturel. Le soutien du secteur public à la pratique de traduction d’ouvrages français à l’étranger est donc loin d’être gagné. Diplomates et hauts fonctionnaires en charge des services culturels au sein du ministère des Affaires étrangères pensent cette pratique comme concurrente d’une politique de diffusion du livre en original, car menaçant la politique de défense de la langue à l’étranger. En revanche, ce ministère estime utile d’encourager les pratiques de lecture en français dans les pays où il existe un nombre congru de lecteurs, au lieu de les amener à lire un ouvrage français dans leur propre langue.31 Pour justifier cet effort, l’Administration avance deux arguments maîtres : l’éditeur choisirait la traduction comme solution de facilité et en profiterait ; le choix des ouvrages éligibles à une aide à la traduction répondrait à un arbitraire, en particulier en littérature.32 Les freins à son adoption au sein d’une action pour le livre sont dus à la perception de la traduction comme étant susceptible de concurrencer l’ouvrage original en langue française sur les marchés extérieurs. Toute la stratégie de ce ministère repose alors sur l’organisation des démarches à l’étranger des éditeurs exportateurs, le soutien au renforcement de leur position dans la distribution, la facilitation de solutions financières aux problèmes monétaires qu’ils rencontrent (pénurie de devises, instabilité des changes). Cela en particulier sur des marchés qu’il considère prioritaires ou bien en raison de leur difficulté de pénétration. En revanche sur la traduction pèse la contrainte des catégories de classement adoptées par l’Administration, qui la disqualifient comme repoussoir face à la promotion du livre en langue originale, en l’assignant à une pratique stigmatisée.

Néanmoins, cet état de choses, qui semble représenter la cristallisation d’une convergence de prises de positions et d’intérêts entre l’Administration et les éditeurs, est loin de faire le consensus.

La requalification symbolique de la traduction

C’est au sein de commissions politiques ou d’enceintes « techniques » comme l’ANLFE que le problème de la traduction commence à être officialisé et débattu. Par l’intermédiaire de cette association, « la Profession » formule sa demande auprès de l’Administration publique chargée du traitement de la question du livre français à l’étranger. Il s’agit pour certaines franges du champ éditorial français de faciliter l’élaboration d’une nouvelle politique du livre pour qu’elle intègre la traduction comme catégorie pleinement légitime. Des prises de position modernisatrices émergent ainsi au sein des champs administratif et éditorial à la fin des années 1950. Ouvrant le débat sur les critères de distribution du Fonds culturel pour le livre, dont l’ANLFE gère les crédits en soutien à la traduction, elles reconfigurent les principes de construction de l’espace de circulation internationale des œuvres et donnent lieu à des alliances nouvelles. Faisant l’objet de catégorisations alternatives, la traduction est alors promue comme moyen pour toucher des publics nouveaux et non francophones, exigeant un travail d’identification de nouveaux marchés et la poursuite d’« une politique de priorités géographiques ».

Une activité institutionnelle visant le marché de la traduction, déjà existante grâce à l’activité qu’accomplit l’ANLFE, commence à prendre forme en marge des initiatives plus officielles. L’État y exerce son contrôle de plusieurs manières, en définissant les fonctions et les usages de la traduction, qui fait alors l’objet d’une catégorisation pour les finalités de l’action culturelle. Promue par des méthodes non-commerciales, la traduction est impulsée par les dons et par l’envoi d’ouvrages traduits dans la langue de certains marchés-cibles. L’État prend en charge les cessions de droits étrangers et arrête la liste des priorités géographiques justifiant cela par des arguments de concurrences interétatiques. Il s’agit par exemple de contrer les traductions de livres français en allemand sur le marché turc qui font concurrence au livre français en langue originale.33 Le bilan consacré aux échanges culturels, chapitre dans lequel sont réunis les instruments d’une action définie « indirecte », dont les profits sont différés et pas immédiatement mesurables, nous montre la traduction comme étant positionnée au sein d’une action appelée de « propagande collective » au sens d’activité de diffusion au bénéfice de l’édition prise dans son ensemble.34

Ces actions institutionnelles se systématisent graduellement. Suite aux recommandations des rédacteurs du Plan quinquennal mis au point en 1958, un effort nouveau est tenté en 1959 avec un programme de traductions et par « l’envoi dans les pays intéressés d’ouvrages français déjà traduits dans la langue de ces pays ou dans une langue qui y est usitée ». C’est ainsi que des traductions anglaises d’ouvrages scientifiques français sont envoyées en Inde et à cet effet environ 100 000 NF (nouveaux francs) sont prélevés sur le Fonds culturel pour l’achat de copyright. Les envois de traductions d’ouvrages français en langue anglaise continuent en Inde, Pakistan et Birmanie. Une aide ultérieure permet la traduction de quelques ouvrages en norvégien, allemand et hébreu.35

L’année 1960 marque une transition : suite à des rencontres tenues auprès de la Direction générale des affaires culturelles et techniques, et réunissant des représentants de l’édition, un fonds de traduction est constitué, effectif à partir du 1er juillet 1960. Le but est de consentir aux maisons d’édition françaises la cession des droits de leurs ouvrages à ces confrères étrangers qui se trouvent dans l’impossibilité de solder les montants requis. Cela, soit parce que « les habitudes ou le pouvoir d’achat » ne le permettent pas, soit parce que « la situation monétaire du pays l’interdit ».36 Grâce aux procédures arrêtées sous crédits du Fonds culturel, des opérations de traduction sont réalisées à ce titre avec la Turquie et la Pologne.

La traduction ne paraît pas, à ce stade, motivée et structurée en termes d’opération visant des fins ouvertement commerciales. Dans les rapports d’activité de la Direction Générale des Affaires culturelles et techniques, elle se trouve répertoriée sous le chapitre « Échanges culturels ». Ces modalités et conditions de circulation suggèrent qu’elle soit pensée comme une opération censée être « culturelle », c’est-à-dire inscrite dans le cadre plus vaste d’une politique d’aide au développement et empruntée aux valeurs de la gratuité. Néanmoins, l’usage de la traduction est loin d’être désintéressé, comme le démontrent les débats parlementaires ayant pour objet l’approbation du budget des affaires étrangères présenté par Jean de Broglie37 et portant sur la question du livre. Comme l’explique ce rapporteur, le « partage politique du monde en deux camps » américain et soviétique, capables d’imposer leurs valeurs, la montée des nationalismes dans les pays colonisés et le besoin d’apprentissage de techniques nouvelles d’autres « pays sous-développés » comme la Chine et l’Egypte, définissent un horizon nouveau, laissant peu de place à la culture désintéressée. La conquête de nouveaux marchés culturels et la compétition symbolique avec d’autres pays et d’autres langues pour l’influence sur un même territoire, deviennent des facteurs dominants des échanges culturels. Dans cette course « Américains, Anglais, Allemands et Russes » se révèlent plus dynamiques. En particulier « l’Angleterre » est plus capable de diversifier ses ventes par continent, alors que la France concentre la moitié de ses ventes en Europe.38 L’appel à une politique de la traduction d’ouvrages sur crédits du Fonds culturel prend alors une connotation plus précise. Il s’inscrit dans une nouvelle doctrine de l’action culturelle visant à moderniser la stratégie de la France et à diversifier son intervention dans le domaine du livre. Instrument politique d’ouverture « douce » de marchés, elle doit concourir à l’exercice de l’influence à l’échelle globale, dans un esprit de concurrence avec d’autres puissances.

Progressivement la traduction s’installe dans les pratiques institutionnelles au nom d’une aide à la présence du livre français à l’étranger ; des initiatives ponctuelles apparaissent groupées sous le titre d’« actions spécialisées » du Fonds culturel-livre. Il s’agit de « traductions d’œuvres françaises en langues étrangères » ou « d’achat de droits que cette initiative entraîne [dont] les maisons étrangères ne peuvent pas s’acquitter ».39 La traduction est également qualifiée d’« autres formes d’aide à la profession ».40 Le rapport d’activité de 1964 inscrit la prise en charge des droits de traduction au sous-chapitre intitulé « Action vers les masses », à côté des tournées théâtrales, du cinéma, de la radio et de la télévision. Définies comme des « procédés modernes de diffusion de la culture », ces initiatives de diffusion sont encouragées, au motif qu’« une meilleure connaissance par le grand public étranger [de la] richesse culturelle de la France » s’impose désormais, contre une action focalisée strictement sur l’entretien de liens privilégiés et historiquement consolidés avec des élites internationales qui pratiquent déjà le français.

Les traductions « en langue locale » se poursuivent ainsi jusqu’en 1967, surtout en direction de ces pays dans lesquels la langue française est « ignorée » ou « trop peu connue pour que nos éditeurs y trouvent des lecteurs ».41

La note « Éléments pour une politique du livre » dresse un bilan détaillé sur l’évolution des cessions de droits à l’étranger, montrant que sa progression rapide et son augmentation de 369 % entre 1959 et 1967 sont dues « à la place honorable que tient le livre de langue française comme source de traduction ».42 L’Administration commence alors à intégrer dans sa stratégie les possibilités offertes par la traduction au titre du rayonnement culturel, estimant que dans les pays dans lesquels le français « est inconnu » ou « pour des raisons diverses n’est pas lu », la traduction est justifiée.43 Un plan d’action suggéré par l’ANLFE est approuvé par le ministère des Affaires étrangères dans ses grandes lignes. La condition demeure néanmoins que, à la suite d’un recensement des demandes et des offres de traductions, formulées tant par les postes des services culturels d’ambassade que par les éditeurs, le Ministère se réserve le droit d’imposer ses propres critères à ces initiatives :

le Ministère des Affaires Étrangères répartirait, en accord avec le Syndicat et l’Association, les sommes qu’il veut consacrer aux pays auxquels il veut, en priorité, réserver cette action : Brésil et autres pays d’Amérique Latine, Extrême Orient (Proche Orient par exemple). En même temps en tenant compte de la politique de coopération culturelle et technique menée dans ces régions, ainsi que des vœux de nos Ambassades, le Département choisirait la ou les catégories d’ouvrages, géographique ou linguistique. Prenant l’avis des spécialistes les plus qualifiés, il désignerait les ouvrages à traduire. Il informerait de ces choix les éditeurs intéressés qui à leur tour auraient à trouver, soit dans leurs correspondants habituels, soit par l’intermédiaire de nos ambassades, l’éditeur étranger avec lequel l’entreprise pourrait se réaliser. Le Département interviendrait chaque fois que cela paraît indispensable à la conclusion des contrats. Ainsi pourrait être coordonné un plan dont les limites seraient celles des crédits consacrés à sa réalisation.44

Le ministère des Affaires étrangères entend garder le contrôle sur ces opérations et ne souhaite pas en déléguer la gestion. Avoir la haute main sur ce périmètre, lui permet de continuer d’utiliser les crédits du Fonds culturellivre comme moyen pour socialiser les éditeurs à l’action d’État et pour s’en assurer l’appui, en sélectionnant les bons et les mauvais élèves (les « éditeurs dynamiques » vs. les autres). Deuxièmement, le contrôle direct sur ces questions permet à cette Administration de faire un usage sélectif de la politique de la traduction, tout en garantissant le marché de la vente, en cohérence avec ses objectifs de soutien à la politique de la langue.

Retourner les stigmates en emblèmes. Consacrer la traduction comme enjeu culturel et problème public

L’ANLFE, entité qui constitue un intermédiaire entre le marché et les institutions, agit en renfort professionnel pour faciliter les démarches des éditeurs dans le domaine des échanges de droits. Loin de jouer un rôle purement « technique », cet organisme se configure comme instance de consécration du livre en traduction comme problème public, sur lequel attirer l’attention de l’Administration. L’enjeu consiste à accréditer et à légitimer de nouvelles fonctions pour la traduction, pour qu’elle devienne un objet culturel, soit promue en tant que produit concurrentiel à placer sur le marché des aides publiques et soit pensée comme compatible avec l’intérêt général. En bref, au sein de cette instance, la question de la traduction est soumise à un processus de normalisation qui, par un retournement des stigmates en emblèmes,45 redéfinit l’échange commercial de droits de traduction comme pratique légitime, opportunité et non plus menace.

C’est lors des échanges entre la secrétaire générale de l’ANLFE, Lise Lebel, et l’administration de tutelle sur le Fonds culturel qui assure à cette association le budget pour son action dans le domaine de la traduction, qu’un argumentaire de revalorisation de la traduction se produit. Moyen capable de rapprocher le lecteur de la « pensée française »46 et d’en stimuler la curiosité, la traduction est susceptible de développer, en retour, le goût pour la langue source et présentée à ce titre comme capable de rendre service à la France. Tout en prouvant l’existence de ce pays à une audience étrangère, qu’elle soit ou non inscrite dans une sphère d’influence linguistique concurrente, la traduction peut devenir un terrain d’investissement symbolique au titre d’une politique de puissance. La traduction favorise la création de références culturelles là où elles sont parfois absentes, en raison d’une distance géographique ou linguistique. Elle permet de produire une image de la France, de lui conférer une visibilité dans des lieux, comme par exemple en Inde, où « la France est absente » :

Professeurs, conférenciers, spécialistes divers, rentrant de New Delhi, Bombay, ou Calcutta, éditeurs indiens ou autres personnalités indiennes rencontrées à l’étranger, tous s’accordent sur le fait que, en Inde, la France est absente, et pas seulement dans la limite où le français n’y est ni parlé ni enseigné ; la France n’existe pas habituellement dans les références géographiques ou culturelles d’un habitant de l’Inde. Le problème est donc de créer en Inde un concept France.47

Pour qu’un « concept France » puisse exister en Inde,48 des collections spécifiques pourraient être réalisées grâce à une coordination entre éditeurs, que l’ANLFE assurerait. Pour des élèves de l’enseignement secondaire, il s’agirait de publications dans lesquelles les références spécifiquement françaises seraient limitées, tout comme dans l’enseignement d’une langue on surveille la progression du vocabulaire. Portant « sur des hommes ou des faits à dimension internationale (Pasteur ou Saint-Exupéry) » elles seraient publiées en hindi, bengali et anglais. Pour les étudiants universitaires une traduction de manuels français serait aussi possible : histoires des philosophies, études sociologiques et politiques, manuels techniques qui peuvent trouver un usage localement. Un autre pays à prospecter serait le Brésil, proche des États-Unis et présentant une forte immigration allemande. Des traductions en portugais de manuels de niveau universitaire pourraient être favorisées par le biais d’un programme d’assistance technique, qui aurait l’effet de contrer la concurrence des ouvrages américains « qui envahissent les bibliothèques ». En complément de cette opération une traduction d’ouvrages professionnels pour l’enseignement technique ou destinés à des chefs de chantier peut être envisagée. L’ANLFE s’efforce de faire converger la rationalité étatique et celle de la profession, afin de concilier « impératifs culturels » et exigences « techniques ». Compétente dans le secteur de la traduction, la secrétaire de l’ANLFE propose de penser celle-ci comme un instrument de promotion. Elle participerait de l’effort que la direction générale des relations culturelles accomplit pour faire connaître le livre français à l’étranger, tout en conciliant l’exigence de rentabilité commerciale dont se soucie l’éditeur.

En définitive, tout en produisant des attributs de produit culturel pour la traduction dont profiterait le plus grand nombre et en éliminant la barrière symbolique qui la voit comme facteur inhibant l’apprentissage du français, l’ANLFE parvient à renverser le stigmate qui pèse sur cette forme d’internationalisation des ouvrages. Non plus opération strictement commerciale, susceptible d’être un produit concurrent du livre en langue originale, la traduction est reclassée, atteignant enfin sa consécration en tant qu’enjeu culturel légitime et cause d’intérêt général.

Conclusion

L’interrogation des formes que prend le traitement institutionnel de la cause du livre français à l’étranger, a permis une reconstruction sociohistorique des enjeux de classement dont la traduction a été l’objet et des luttes autour de leur définition, grâce à la recherche en archives. Nous avons tenté de problématiser l’entrée de la traduction dans l’espace des possibles administratifs, comme moyen de circulation internationale des œuvres, en analysant le processus de catégorisation dont elle est l’objet et en faisant émerger par quelles modalités elle s’inscrit dans les luttes entre fractions des champs administratif et éditorial. Nous avons ainsi montré que l’unification du marché éditorial international autour de la traduction n’a pas été tout simplement l’accomplissement escompté d’une meilleure adaptation aux conditions de circulation internationale des œuvres dans la mondialisation culturelle. Un travail d’accréditation de la traduction auprès des pouvoirs publics a été nécessaire pour que ceux-ci la consacrent à leur tour comme problème d’intérêt général et l’imposent comme catégorie d’intervention publique. Ainsi, contre une approche des marchés extérieurs traditionnellement axée sur une politique de défense de la langue française et son corollaire de diffusion « directe » d’ouvrages en français, émerge l’hypothèse de recourir à la traduction et à la diffusion de contenus en langue locale. Loin d’être une question purement technique, le débat sur ces deux modalités de circulation des ouvrages, perçues comme alternatives et conflictuelles, polarise les positions des agents au sujet du legs colonial et de la prospection de nouveaux marchés. Dans une situation de crise du statut du français comme langue internationale des échanges, il s’agit désormais de concentrer les efforts sur la gestion de potentiels profits symboliques à travers les politiques publiques. Le tournant de la traduction comme enjeu culturel s’inscrit dans ces évolutions, relançant le rôle historique de l’État en tant que médiateur collectif et régulateur des échanges dans la mondialisation, à la veille de Mai 68.

Voir Gisèle Sapiro, Jérôme Pacouret et Mirtylle Picaud, « La Culture entre rationalisation et mondialisation », numéro spécial des Actes de la recherche en sciences sociales (2015), 206-7.

Yves Surel, L’État et le livre. Les politiques publiques du livre en France : 1957-1993 (Paris: L’Harmattan, 1997), p. 12.

Rémi Lenoir, « Objet sociologique et problème social », dans Initiation à la pratique sociologique, dir. par Patrick Champagne, Rémi Lenoir, Dominique Merllié et Louis Pinto (Paris: Dunod, 1996), pp. 51-100.

Pascal Ory, « Le rôle de l’État: les politiques du livre », dans Histoire de l’édition, t. 4, Le livre concurrencé 1900-1950, dir. par Roger Chartier et Henri-Jean Martin (Paris: Fayard/Promodis, Cercle de la Librairie, 1991), pp. 51-69.

Ory, « Le rôle de l’État: les politiques du livre », pp. 51-69.

Jean-Yves Mollier, Édition, presse et pouvoir en France au xxe siècle (Paris: Fayard, 2008), pp. 67 et 182.

Voir la recension critique de Sapiro à Gérard Loiseaux, La littérature de la défaite et de la collaboration d’après Phönix oder Asche (Phenix ou cendres ?) de Bernhard Payr (Paris: Fayard, 1995), Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 52 (1996), 160-62.

Mollier (2008), p. 175.

Mollier (2008), p. 88. Le Deutsche Institut envisageait la réalisation d’un programme de traduction de l’allemand vers le français d’environ 800 ouvrages par an, afin d’atteindre un total de 3000 œuvres qui auraient pu permettre aux lecteurs français « de se familiariser avec la pensée allemande contemporaine ».

Jean-Yves Mollier, « Les tentations de la censure entre l’État et le marché », dans Où va le livre, dir. par Jean-Yves Mollier et al. (Paris: La Dispute, 2007), pp. 109-25. Voir aussi, Surel (1997), pp. 108-11.

Didier Georgakakis, « La République contre la propagande d’État ? Création et échecs du Commissariat général à l’Information (juillet 1939-avril 1940) », Revue française de science politique, 5 (1998), 606-24.

UNESCO, UNESCO: What It Is and What It Does (Londres: The Council for Education and World Citizenship, 1946), p. 21.

Marc Lazar, « Les ‘batailles du livre’ du parti communiste français (1950-1952) », Vingtième Siècle, revue d’histoire, 10 (avril-juin 1986), pp. 37-50 ; Sapiro, La Guerre des écrivains, 1940-1953 (Paris: Fayard, 1999), pp. 666-67.

Sapiro explique qu’Elsa Triolet n’en fera pas partie contrairement à ses attentes. Voir: Sapiro, La Guerre des écrivains, 1940-1953.

Pascal Fouché (dir.), L’Édition française depuis 1945 (Paris: Éditions du Cercle de la librairie, 1998). Louis Fougère (Paris, 1915-1992), diplômé de l’École libre de sciences politiques, entre au Conseil d’État par concours comme auditeur en 1946 et est promu maître des requêtes en 1947. Juriste du Conseil d’État, il est constitutionnaliste pendant les années 1950 et 1960, d’abord auprès du roi du Maroc, puis de celui d’Afghanistan. Il est ensuite membre du Haut comité de la langue française en 1980.

Décret n° 50.712 du 20 juin 1950 (J.O. 6588 du 21 juin 1950), signé par Robert Schuman (ministre des Affaires étrangères), Yvon Delbon (Éducation nationale) et Jean-Marie Louvel (Industrie et Commerce). Un Conseil supérieur du livre français à l’étranger est aussi créé, mais il ne prendra pas effet.

Décret du 20 juin 1950, « Exposé des motifs », DGRCST, Cabinet du directeur général (1969-1972), carton 109, Archives diplomatiques, site Courneuve.

Arrêté de nomination des membres du Comité permanent du livre français à l’étranger du 21 juin 1950, J.O. 6588. Les 16 premiers membres du Comité permanent, choisis après consultation des corps savants, des groupements professionnels et des administrations désignées par le Rapport Fougère (comme nous l’apprend l’exposé des motifs cité), sont les personnalités suivantes: Paul Angoulevent, Jean Bardet, Edouard Bonnelou, Maurice Bourdel, Julien Cain, Robert Courrier, Pierre Descaves, Roger Drouin, Georges Duhamel, André Gillon, Robert Meunier de Houssoy, Jacques Oudiette, Charles Picard, Marcel Rives, Jacques Rodolphe-Rousseau, Roger Seydoux.

Ory, pp. 51-69.

Ces crédits sont transférés par le décret n°57.959 du 26 août 1957 du budget des affaires économiques au budget des Affaires étrangères, où ils figurent au chapitre 42-21 intitulé « Fonds culturel du livre ». Voir: DGRCST-Directeur général (1948-1968), carton 30, Archives diplomatiques, site Courneuve.

Voir Lenoir.

Écrivain pacifiste aux positions politiques libérales-radicales, Chamson fonde en 1935 avec Jean Guéhenno et Andrée Viollis, l’hebdomadaire antifasciste Vendredi dont il assure la codirection, qui essaie de faire la synthèse des positions des intellectuels de gauche. Sapiro (1999).

Surel, « L’État et l’édition », dans Fouché (dir.), pp. 517-39.

Note « Éléments pour une politique du livre », 1969, DGCST-Directeur général (1969-1972), carton 109, Archives diplomatiques, site Courneuve.

Document 6 : lettre n°899, envoyée par le Bureau livres et publications du ministère des Affaires étrangères sur les traductions, adressée à Mlle Lebel, 5 mai 1967, DGRCST, Directeur général (1948-1968), carton 30, Archives diplomatiques, site Courneuve.

Dossier ANLFE, janvier 1970-mars 1972, DGRCST, Cabinet du directeur général (1969- 1972), carton 109, Archives diplomatiques, site Courneuve.

Les dossiers consultés aux Archives diplomatiques ne nous permettent pas de déterminer l’historique de cette organisation après 1976, quand le Fonds culturel est transféré du ministère des Affaires étrangères au ministère de la Culture.

Des liens existent entre l’ANLFE et la section française de l’IBBY (International Board on Books for Young People), organisation internationale pour le livre de jeunesse, par le biais de Lise Lebel qui y siège dans le comité exécutif, assurant deux mandats jusqu’en 1970. L’ANLFE soutient financièrement IBBY, mais perdra ses crédits au moment où le Fonds culturel sera transféré au ministère de la Culture. Francis Marcoin, « Aux origines d’Ibby-France », Strenæ, 3 (2012), mis en ligne le 21 janvier 2012 >https://journals.openedition.org/strenae/501> [consulté le 3 septembre 2018].

En dehors de l’ANLFE, organisation chargée de gérer les crédits alloués à la traduction d’ouvrages français en langues locales à l’étranger sur le Fonds culturel placé sous la tutelle du ministère des Affaires étrangères, la Caisse des lettres avait la faculté de conclure des contrats de traduction avec des entreprises éditoriales déjà à partir de 1960, comme le rappelle le Rapport Escoube (1965), qui pourtant ne précise pas s’il s’agit d’intraductions ou d’extraductions. Ancêtre du Centre national du livre (organisme ayant parmi ses missions le soutien à l’intraduction et l’extraduction d’ouvrages à partir de 1976), la Caisse des lettres est créée en 1930, supprimée en 1935 et ensuite formellement instituée par la loi du 11 octobre 1946. Se configurant au début comme un organisme de soutien à la création littéraire visant tant à améliorer les conditions matérielles et le statut social des écrivains, qu’à en préserver l’indépendance et dont le fonctionnement ne sera assuré qu’à partir de 1956, elle constitutera progressivement le lieu d’un rapprochement entre l’État et les éditeurs. La Caisse des lettres (devenue Centre national des lettres en 1973, placé sous la tutelle du ministère chargé des affaires culturelles), ne devient politique du livre qu’en 1975. Voir: Rapport sur les problèmes du livre, Premier ministre, Comité d’enquête sur les coûts et le rendement des services publics, présenté par Maître Pierre Escoube,1965, p. 27. Voir aussi: Surel, « L’État, acteur ou spectateur ? », in Mollier (2007), pp. 303-23; Surel, « L’État et l’édition », in Fouché (1998), pp. 517-39. Concernant la sociogenèse de la Caisse des lettres, voir: Sapiro, « Entre individualisme et corporatisme: les écrivains dans la première moitié du XXe siècle », dans La France, malade de corporatisme ? XVIIIe-XXe siècles, dir. par Steven L. Kaplan et Philippe Minard (Paris: Belin, 2004), pp. 279-314.

Commission nationale du livre français à l’étranger, Rapport général et annexes, présenté par Louis Fougère, (Paris: Imprimerie nationale, 1949), p. 156.

Commission nationale du livre français à l’étranger, Rapport général et annexes, présenté par Louis Fougère, (Paris: Imprimerie nationale, 1949), p. 156.

Document 7, « Note de l’Association nationale du livre français à l’étranger - Traduction - Aide à la traduction », 1967, DGRCST-Directeur général (1948-1968), carton 30, Archives diplomatiques, site Courneuve.

J.O. n° 11 du 11 avril 1957, Avis et rapports du Conseil économique.

Ministère des Affaires étrangères, Rapport d’activité de la Direction générale des affaires culturelles et techniques, 1958.

Voir aussi à ce propos Sapiro, « De la construction nationale à la mondialisation: les traductions du français en hébreu », dans L’Espace culturel transnational, dir. par Anna Boschetti (Paris: Nouveau monde éditions, 2010), pp. 327-66.

Ministère des Affaires étrangères, Rapport d’activité de la Direction générale des affaires culturelles et techniques, 1960.

Rapporteur spécial de la commission des finances, de l’économie générale et du plan.

Séance de discussion de la Loi de finances 1960 à l’Assemblée Nationale tenue le 16 novembre 1959.

Ministère des Affaires étrangères, Rapport d’activité de la Direction générale des affaires culturelles et techniques, 1962.

Ministère des Affaires étrangères, Rapport d’activité de la Direction générale des affaires culturelles et techniques, 1962.

Les sources ne mentionnent pas d’exemples concrets de pays dans lesquels le français serait peu connu, en dehors de vagues références à 14 pays de langue arabe du Moyen-Orient et d’Afrique, montrant que les marchés de l’arabe constituent une priorité. En revanche, elles précisent les langues étrangères de traduction en les rapportant au nombre de volumes produits (sans fournir des détails sur les genres ou les catégories éditoriales): en 1966 un total de 7,000 volumes sont traduits, dont 5,000 en langue arabe, 1,500 en anglais, espagnol et allemand, 500 en diverses langues. Rappelons également que, suite au Second plan quinquennal d’expansion culturelle, arrêté par le gouvernement le 10 juin 1964, plusieurs accords de coopération sont signés (ou des négociations activées) en 1965, dans certains pays des aires géographiques suivantes: Europe de l’Est (Roumanie et Tchécoslovaquie, sous influence soviétique); Europe de l’Ouest (Danemark, Irlande et Espagne, qui avaient fait demande d’adhésion à la Communauté économique européenne (CEE) entre 1961 et 1962); Afrique (Ethiopie, Kenya, Malawi, Tanzanie: en voie de négociation); Proche et Moyen-Orient (Jordanie, République Arabe Unie, Koweit et Iran); Asie (Chine : premier programme franco-chinois d’échanges culturels signé le 1er octobre 1965; Corée; Inde, Pakistan, Afghanistan: en voie de négociation); Amérique Latine (Mexique, Bolivie, Equateur, Nicaragua, Panama et Venezuela). Ces accords ouvrent normalement à des flux d’envois d’ouvrages en français et parfois à des programmes de traductions sur des bases non commerciales. Ministère des Affaires étrangères, Rapports d’activité de la Direction générale des affaires culturelles et techniques, 1964, 1965, 1966 et 1967.

Note « Eléments pour une politique du livre », p. 27 et 28.

Ministère des Affaires étrangères, Rapport d’activité de la Direction générale des affaires culturelles et techniques, 1967.

Document 6, « Lettre du ministère des Affaires étrangères sur les traductions », 1967, DGRCST-Directeur général (1948-1968), carton 30, Archives diplomatiques, site Courneuve.

Erving Goffman, Stigmates. Les usages sociaux des handicaps (Paris: Minuit, 1983).

Nous reprenons ici la notion de « pensée française » en tant que catégorie indigène produite au sein de l’administration des Affaires étrangères, élaborée à un moment determiné de son histoire et pour les usages spécifiques du rayonnement culturel, donc représentative d’une certaine vision du monde et d’une certaine approche de la diffusion extérieure de la culture française. Il est utile de rappeler à ce propos qu’une Association pour la diffusion de la pensée française (ADPF) avait été créée le 13 avril 1945. Placée sous la tutelle de la Direction générale des Relations culturelles et des œuvres françaises au sein du ministère des Affaires étrangères elle fusionne avec CulturesFrance en 2006 ; cette dernière enseigne devient l’Institut Français en 2010. Voir à ce propos, Marcella Frisani, « L’Action culturelle de la France dans le domaine des sciences humaines et sociales », dans Sciences humaines en traduction. Les livres français aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Argentine, rapport de recherche, dir. par Sapiro, (Paris: Institut Français/Centre européen de sociologie et de sience politique-CESSP, 2014), annexe 4, pp. 236-42, halshs-01621157.

Note portant sur la compétence de l’ANLFE et accompagnant la lettre du 4 février 1970, adressée à Pierre Laurent, signée par Lise Lebel, dossier ANLFE 1970-72, DGRCST, Cabinet du directeur général (1969-1972), carton 109, Archives diplomatiques, site Courneuve.

À ce propos voir les nombreux travaux de Kate Marsh sur « l’Inde française », en particulier India in the French Imagination: Peripheral Voices, 1754-1815 (London: Pickering & Chatto, 2009).


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Frisani, Marcella